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    Au Cameroun, les conducteurs de moto-taxi appellent ça le « bend-skin ».

    Le nom vient des nids-de-poule : on plie la peau Ă  chaque secousse, en serrant fort ses affaires et son cƓur encore plus fort. Les moto-taxis ont envahi les rues camerounaises aprĂšs la dĂ©valuation du franc CFA en 1994, quand le pays a laissĂ© se dĂ©grader les infrastructures de transport public et qu’une gĂ©nĂ©ration entiĂšre de jeunes sans emploi a trouvĂ© dans la moto le chemin le plus rapide vers un revenu.

    Plus de trente ans plus tard, cette moto reste l’actif qui sĂ©pare un conducteur d’un salaire. La plupart des conducteurs ne la possĂšdent toujours pas.

    Ce simple constat — qu’on retrouve chez les vendeurs de smartphones, les couturiĂšres, les aviculteurs et les commerçants — est le point de dĂ©part pour comprendre pourquoi une entreprise comme BEE existe, et pourquoi la rĂ©gion de la CommunautĂ© Économique et MonĂ©taire de l’Afrique Centrale (CEMAC), ainsi que la RĂ©publique DĂ©mocratique du Congo (RDC), est devenue un terrain d’essai grandeur nature pour une nouvelle gĂ©nĂ©ration de plateformes de financement d’actifs.

    1. Une région bùtie sur le revenu informel

    Mory DianĂ© (Ă  droite), fondateur de Scanning Systems, et le commissaire Ngabo Seli Mbogo, chargĂ© du marchĂ© commun de la CEMAC. Source de l’image : Financial Afrik.

    La CEMAC, l’union monĂ©taire d’Afrique centrale Ă  six pays ancrĂ©e autour du Cameroun, du Gabon, du Congo, du Tchad, de la RĂ©publique Centrafricaine (RCA) et de la GuinĂ©e Équatoriale, fonctionne au rythme du travail informel.

    PrĂšs de 90 % de la main-d’Ɠuvre du Cameroun se trouve dans le secteur informel. Dans la rĂ©gion CEMAC au sens large, la Banque mondiale estime que plus de 65 % des emplois sont informels, concentrĂ©s dans des activitĂ©s de services Ă  faible productivitĂ©, avec un taux de chĂŽmage rĂ©gional d’environ 9,7 % — soit plus de quatre fois celui de la zone de l’Union Économique et MonĂ©taire Ouest-Africaine (UEMOA) voisine.

    La croissance en CEMAC continue de reposer sur le pĂ©trole et d’autres secteurs extractifs Ă  forte intensitĂ© de capital qui crĂ©ent peu d’emplois pour une population jeune et en croissance rapide. Pourtant, en Afrique centrale, la RDC se situe en dehors de l’union monĂ©taire de la CEMAC mais partage la mĂȘme rĂ©alitĂ© Ă©conomique sous-jacente : une population largement payĂ©e en espĂšces, jour aprĂšs jour, sans trace Ă©crite qu’une banque reconnaĂźtrait.

    Cette informalitĂ© ne signifie pas une absence de mouvement d’argent. Le mobile money est devenu le tissu conjonctif du commerce quotidien Ă  travers le continent.

    L’Afrique subsaharienne est en tĂȘte mondiale de l’usage du mobile money. À travers l’Afrique, en moyenne 28 %des adultes possĂšdent un compte mobile money, soit plus du double de la moyenne des Ă©conomies en dĂ©veloppement, selon la Banque mondiale. Plusieurs pays, dont le Ghana, connaissent une croissance de l’usage du mobile money.

    Les gens transactent. Ce qu’ils ne font pas, en grand nombre, c’est emprunter de maniùre formelle.

    Selon le rapport Global Findex de la Banque mondiale, plus de la moitiĂ© des adultes d’Afrique subsaharienne ont empruntĂ©de l’argent dans l’annĂ©e prĂ©cĂ©dant l’enquĂȘte de 2021, et pourtant l’emprunt informel auprĂšs de la famille et des amis reste la source de crĂ©dit la plus courante. Une tontine, un prĂȘteur informel, un cousin qui a de quoi dĂ©panner.

    Le crĂ©dit formel est en progression, mais de façon inĂ©gale. Le marchĂ© du crĂ©dit liĂ© au mobile money au Kenya est l’exception, pas la rĂšgle. En Afrique centrale francophone, l’écart est encore plus large — et c’est prĂ©cisĂ©ment ce que BEE a Ă©tĂ© conçue pour combler.

    Pourquoi les banques et les institutions de microfinance ne parviennent pas Ă  atteindre le travailleur journalier

    Les institutions de microfinance (IMF) d’Afrique subsaharienne dĂ©tiennent quelque chose de prĂ©cieux : du capital et un mandat lĂ©gal pour prĂȘter exactement Ă  cette population. Ce qu’elles n’ont pas, c’est la technologie ou l’infrastructure de gestion du risque pour le faire en toute sĂ©curitĂ©.

    Un conducteur sans relevĂ© bancaire, sans bulletin de salaire et sans adresse fixe est, sur le papier, inĂ©ligible au crĂ©dit. PrĂȘter quand mĂȘme fait grimper les taux de dĂ©faut au-delĂ  de 15 % — un niveau suffisant pour effacer la marge du portefeuille de prĂȘts. Tenter de recouvrer une crĂ©ance auprĂšs d’un client qui a dĂ©mĂ©nagĂ©, changĂ© de numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone, ou simplement cessĂ© de rĂ©pondre, se heurte Ă  l’absence de moyen peu coĂ»teux de faire respecter le paiement dans une rĂ©gion aux adresses incertaines et aux recours juridiques limitĂ©s pour les petites crĂ©ances.

    C’est cet Ă©cart que Patrick Timani, cofondateur et directeur gĂ©nĂ©ral de BEE, a d’abord affrontĂ© avec son propre argent, des annĂ©es avant la crĂ©ation de BEE.


    Patrick Timani, cofondateur et directeur gĂ©nĂ©ral de BEE. Source de l’image : BEE.

    Il a montĂ© une activitĂ© de financement informel au Cameroun destinĂ©e aux vendeuses de vĂȘtements, aux restaurateurs, aux coiffeuses, aux agriculteurs et aux Ă©leveurs de volaille, financĂ©e au dĂ©part par un prĂȘt allemand Ă  4 % par an et reprĂȘtĂ©e Ă  2,5 % par mois.

    Face Ă  une demande croissante, il a levĂ© de l’épargne auprĂšs d’amis Ă  12 % par an et fait grimper son portefeuille Ă  prĂšs de 300 000 euros (347 300 dollars) de crĂ©dit, selon lui. Il a entamĂ© les dĂ©marches pour obtenir un agrĂ©ment de microfinance, jusqu’à ce que la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale (COBAC) du Cameroun relĂšve le capital minimum requis Ă  500 millions de francs CFA (828 000 dollars), mis en Ɠuvre en janvier 2018 — un seuil devenu inatteignable seul.

    « La demande de financement chez les travailleurs journaliers Ă©tait massive, mais les institutions financiĂšres formelles n’étaient pas conçues pour les servir », dit Timani. « Cet Ă©cart de financement est devenu le fondement de BEE. »

    Il dit que l’opportunitĂ© lui est apparue clairement quand il a vu des personnes avec des revenus rĂ©els et des activitĂ©s productives peiner Ă  accĂ©der au financement parce qu’elles n’avaient pas les documents ou l’historique de crĂ©dit exigĂ©s par les banques. Le problĂšme, note-t-il, n’était souvent pas leur capacitĂ© Ă  rembourser, mais l’absence d’infrastructure pour les Ă©valuer correctement.


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    2. Du transport à la demande à l’infrastructure de financement

    L’équipe de BEE, une start-up camerounaise spĂ©cialisĂ©e dans le financement d’actifs et active en Afrique centrale. Source de l’image : BEE.

    BEE n’a pas dĂ©marrĂ© comme une entreprise de financement. Elle a Ă©tĂ© lancĂ©e au Cameroun comme une plateforme de transport et de livraison Ă  la demande, sur le modĂšle de Gojek en IndonĂ©sie, en travaillant avec Jumia et d’autres acteurs du e-commerce sur la livraison du dernier kilomĂštre. L’équipe s’est vite heurtĂ©e Ă  un mur.

    « On s’est vite rendu compte que les conducteurs indĂ©pendants voulaient travailler avec nous, mais manquaient de flexibilitĂ© parce qu’ils ne possĂ©daient pas leurs motos — beaucoup avaient des smartphones dĂ©passĂ©s qui rendaient difficile l’acceptation et l’exĂ©cution des commandes », dit Timani.

    Selon lui, BEE a financĂ© 50 motos pour tester une hypothĂšse : que la propriĂ©tĂ©, et non la conception de l’application, Ă©tait le vĂ©ritable goulot d’étranglement. Le remboursement a bien fonctionnĂ©, et faire tourner un pilote de financement demandait bien moins d’opĂ©rations que faire tourner un rĂ©seau de livraison.

    « C’est lĂ  qu’on a vu la plus grande opportunitĂ© », dit Timani. « Les institutions de microfinance avaient le capital pour financer l’économie informelle, mais leur manquaient la technologie et l’infrastructure de gestion du risque pour le faire efficacement. Donc au lieu de leur faire concurrence, on a dĂ©cidĂ© de construire l’infrastructure qui leur permet de financer ce segment mal desservi. »

    Il y a eu un détour coûteux en chemin. AprÚs que BEE a remporté une subvention de 100 000 dollars de Google en 2022, Timani dit avoir déployé le capital pour importer environ 230 motos Hero du Nigeria pour les louer et les revendre directement, en visant une marge plus élevée.

    Le transitaire a utilisé de faux devis, ce qui a causé un retard de livraison de prÚs de 60 jours, dit Timani. Les piÚces détachées étaient introuvables localement, et plusieurs conducteurs ont fini par abandonner les motos.

    « Ça a Ă©tĂ© l’une de mes plus grandes erreurs entrepreneuriales », dit Timani. « Je me suis lancĂ© dans une activitĂ© que je ne maĂźtrisais pas pleinement. La leçon Ă©tait claire : il n’y a pas de “petite” affaire, et la concentration compte. Aujourd’hui, j’investirais ce capital dans la construction de l’infrastructure de financement et de paiement de BEE plutĂŽt que d’essayer de devenir le distributeur, le revendeur ou le financeur d’un produit spĂ©cifique. Notre rĂŽle est de construire l’infrastructure qui permet aux commerçants et aux institutions financiĂšres de financer des produits — pas de devenir nous-mĂȘmes ce commerce. »

    Le modĂšle, et oĂč se situe le risque

    L’économie de BEE repose sur une rĂ©partition simple : BEE apporte les clients, la technologie et la distribution, tandis que l’IMF fournit le capital et porte le risque de crĂ©dit. Timani dit que cela permet Ă  BEE de gagner sur le financement qu’elle origine sans mettre en risque son propre bilan.

    À mesure que l’activitĂ© a grandi, la leçon clĂ© a Ă©tĂ© que l’économie devait fonctionner pour les deux parties.

    Pour les motos financĂ©es, BEE lie le remboursement Ă  l’usage continu de l’actif. En cas d’impayĂ©s rĂ©pĂ©tĂ©s, la moto peut ĂȘtre verrouillĂ©e Ă  distance. Mais Timani dit que le systĂšme est conçu comme un dispositif de sauvegarde du remboursement, et non comme un outil de recouvrement brutal.

    « On ne croit pas au verrouillage immĂ©diat d’un client Ă  cause d’un paiement manquĂ© », dit-il. « On a un processus dĂ©fini de dĂ©lai de grĂące et de recouvrement avant qu’un verrouillage ne se dĂ©clenche. L’objectif, c’est le recouvrement, pas la punition. On a aussi une procĂ©dure d’escalade et de revue humaine pour les cas contestĂ©s. »

    Ce modĂšle se rapproche de celui que M-KOPA fait tourner en Afrique de l’Est et australe depuis plus d’une dĂ©cennie. M-KOPA a dĂ©caissĂ© plus de 2 milliards de dollars de crĂ©dit auprĂšs de prĂšs de 10 millions de clients Ă  travers l’Afrique et, comme BEE, verrouille temporairement l’accĂšs au smartphone des emprunteurs en pĂ©riode de dĂ©faut plutĂŽt que de facturer des pĂ©nalitĂ©s de retard.

    En mai, M-KOPA a indiquĂ© que 42 % de ses clients smartphone achĂštent leur premier appareil viala plateforme, soulignant l’ampleur de cette demande qui existe entiĂšrement en dehors du systĂšme de crĂ©dit formel. BEE applique la mĂȘme logique Ă  un marchĂ© que M-KOPA n’a pas priorisĂ© : l’Afrique centrale francophone et la zone juridique de l’Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires (OHADA).

    Pour les actifs qu’on ne peut pas contrĂŽler Ă  distance, BEE s’appuie sur deux garants avec un historique de remboursement avĂ©rĂ©, ou prĂȘte via des mutuelles et associations d’épargne qui suivent dĂ©jĂ  l’historique de leurs membres et se portent garants mutuellement. Timani ne voit pas cela comme un compromis sur l’inclusion.

    « On ne voit pas l’inclusion financiĂšre et la gestion du risque comme des opposĂ©s », dit Timani. « L’objectif n’est pas de surendetter les gens, mais de donner aux clients mal desservis un premier pas contrĂŽlĂ© vers la finance formelle et un chemin vers la solvabilitĂ©. »

    OĂč en est BEE aujourd’hui, et oĂč elle va

    BEE travaille actuellement avec environ cinq institutions de microfinance au Cameroun et s’est Ă©tendue au-delĂ  des motos vers le financement de smartphones, appuyĂ©e par des facilitĂ©s de crĂ©dit fournisseur de Transsion et Samsung. En 2026, elle a commencĂ© Ă  travailler avec Human Mobile Devices (HMD), l’entreprise qui fabrique et commercialise les tĂ©lĂ©phones de marque Nokia, dit Timani.

    Ces partenariats donnent Ă  BEE accĂšs au financement de stock sans diluer ses capitaux propres. Fait important, les intĂ©rĂȘts ne commencent Ă  courir qu’une fois l’appareil activĂ© pour un client, de sorte que le stock non vendu ne gĂ©nĂšre aucun coĂ»t de financement.

    La prochaine phase de croissance emmĂšnera BEE vers des marchĂ©s oĂč le franc CFA et le cadre juridique OHADA s’appliquent dĂ©jĂ , en commençant par l’est et le sud.

    « Sur le plan opĂ©rationnel, la CĂŽte d’Ivoire et le SĂ©nĂ©gal sont des extensions relativement simples du Cameroun parce qu’ils partagent le cadre juridique OHADA et la mĂȘme zone monĂ©taire du franc CFA », dit Timani. « La RDC, c’est diffĂ©rent. Elle reste OHADA, mais elle a sa propre monnaie, sa propre banque centrale et son propre cadre rĂ©glementaire financier. Notre stratĂ©gie consiste donc Ă  garder l’infrastructure centrale de BEE centralisĂ©e et Ă©volutive, tout en localisant les rails rĂ©glementaires et financiers marchĂ© par marchĂ©. »

    BEE est en train de clĂŽturer un tour seed pour faire passer sa base de partenaires IMF au Cameroun de cinq Ă  douze, entrer sur de nouveaux marchĂ©s, et construire l’infrastructure de scoring de crĂ©dit et d’interface de programmation d’application (API) nĂ©cessaire pour se connecter directement aux systĂšmes bancaires centraux des IMF et aux flux de paiement du e-commerce.

    « La taille du tour reflĂšte l’infrastructure, le moteur commercial et l’équipe nĂ©cessaires pour passer d’un pilote local rĂ©ussi Ă  une infrastructure de financement Ă©volutive sur plusieurs marchĂ©s », dit Timani.

    L’entreprise courtise Ă©galement de grands dĂ©taillants qui souhaitent proposer des paiements Ă©chelonnĂ©s sans porter eux-mĂȘmes le risque de crĂ©dit.

    Mais la tension sous-jacente demeure : accorder du crĂ©dit Ă  des personnes sans historique de crĂ©dit et aux marges de revenu Ă©troites peut Ă©largir l’accĂšs quand ça fonctionne — mais augmenter l’exposition quand ça ne fonctionne pas. L’approche de Timani consiste Ă  ancrer ce risque Ă  un actif contrĂŽlable et Ă  un historique de remboursement que les clients peuvent construire dans le temps, plutĂŽt qu’à des documents qu’ils n’auront peut-ĂȘtre jamais. La question de savoir si ce modĂšle tient Ă  travers quatre systĂšmes juridiques et des millions d’emprunteurs supplĂ©mentaires sera le test des annĂ©es Ă  venir.


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